Un provincial à Paris

ParisParis nocturne s’ouvrait au provincial comme la main d’un inconnu. Armand s’avançait pourtant maussade au cœur des lumières. L’agitation du samedi soir dans ce quartier des écoles l’ahurissait à la fois et le décevait. Il avait imaginé Paris plus flambant et moins pauvre. La vulgarité des visages aux lueurs des cafés, et tant de boutiques dosas, mortes derrière le for ondulé, le chétif des becs de gaz, les trous de la cohue (un trottoir du boulevard Saint-Michel absurdement désert, tandis qu’on se pressait sur l’autre), les rues vides latéralement, comme si l’on avait manqué de figurants, tout le dépaysait de ses rêves, jusqu’à ce petit crachin dela fin mai qui avait repris. Il avait endosse son imperméable. Il descendait naturellement vers la Seine, sans le savoir, guidé par la pesanteur.
Au passage le jeune voyageur remarque des plaques d’hôtels. Mais c’étaient de drôles d’hôtels, qui avaient l’air de maisons privées. Il n’eût jamais osé y entrer. Si on lui demandait des mille et des cent pour la chambre, qu’est-ce qu’il ferait? Il fallait ménager sa fortune. Il se promit de choisir un endroit minable, tant pis si c’était moche. Pour une nuit. Comme il était sans bagages, il avait le temps. Autant suivre sa curiosité des premières heures. Paris a tout de même un goût bien à soi, comme ça dans la soirée. Le fleuve surprit le promeneur par sa tristesse sous le pont blanc, et quand Arnund se trouva entre le Palais de Justice et la Préfecture, il éprouva le sentiment soudain que ces bâtiments sombres qui l’entouraent, au milieu desquels passa, nostalgique et vide, le Montrouge—Gare de l’Est, étaient les cratères d’une lune, les reliefs astraux d’une vie ancienne. Il traversa la place, une rue large, la rue de Rivoli, prit une rue oblique, parce qu’il y avait là un encombrement de voitures, dont les chevaux à la taille héroïque renâclaient, dans la gesticulation d’une humanité gigantesque et l’entassement de corbeilles, de caisses, de légumes, de fruits au déballé qui faisaient pressentir les intestins énormes de la bête. On ne pouvait plus avancer à son gré, il fallait contourner les débardeurs et le convoiement, le fouillis des denrées entre les maisons bourgeoises, aveugles, dont le pied flambait de quelques mastroquets, et de magasins au rideau mi-baissé. Des hommes pesants et lestes semblaient dans leurs bras nus et misclés traire les formidables mamelles d’une nuit nourricière. Des tonnes de verdure se déversaient vers les pavés luisants par ces anneaux de chair noueuse. Des mandarines s’empilaient dans un gaz blafard. Une espèce de murmure hurlé emplissait le fond sombre des rues gonflées de travail, l’appel continu des travailleurs les uns vers les autres, les jurons, les cris de ceux qui poussaient sur des diables des ballots monstrueux dans les pieds pressés des passants. Des camions en travers barraient la circulation aux disputes de leurs conducteurs debout, dont les silhouettes violentes dominaient des fuites d’êtres minables et haillonneux.

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