A l’usine-partie3

A l'usinePar roulement, un quinzaine, mon équipe était de nuit. Les quinzaines filaient. Le temps, les saisons n’existaient plus. La nuit, le travail était moins fébrile, les chariots, les ponts roulants moins actifs. Dans les vastes carrés sombres, beaucoup de machines sommeillaient, les grosses presses souvent travaillaient au ralenti. Les chalumeaux crépitaient à la chaudronnerie en jetant dans le hall de grands éclairs bleus. C’était beau la nuit, l’éclairage, les parties d’ombre, des lumières isolées, un homme seul à sa machine. La vie était plus lente, les compagnons sympathisaient davantage, se voyaient. Nous redevenions là des êtres humains. Le hall, malgré ses vitres, ses murs, communiquait avec la nuit, le grand repos de la terre. Mieux que dans la journée, je savais que j’étais au monde, bien présent, avec une certaine douceur à songer à la mort, plein de souvenirs qui se réveillaient, tout en ayant plein contact avec le moment. La beauté ou l’étrangeté de la vie m’apparaissait. Je jouissais des mouvements de mon corps, à travers lui du privilège de vivre, présent à la perceuse, au bruit de la mèche s’enfonçant dans la fonte, ramenant en tournant de la poussière grise, à la pression que j’exerçais, la main sur le volant poli de la perceuse, heureux d’être éveillé, d’être un corps qui travaille et qui songe.

Puis venait la fatigue. Sur les deux heures du matin mes forces déclinaient. Pompé, un brin hagard, quelques heures plus tard, quand les équipes de relève arrivaient, voix neuves, joues colorées par l’air du matin, je serrais des mains comme en rêve.

Ce contenu a été publié dans A l'usine, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à A l’usine-partie3

  1. Christian Dif dit :

    Votre texte sur l’usine décrivant à merveille l’atmosphère des machines, des hommes, le bruit (on s’y croirait) constitue un pendant tout trouvé à mon propre texte (
    http://www.blogovnia.com/index.php/conte-moi-un-recit/etonnantes-mesaventures/101-machine-insolente).
    Je reviens toujours sur votre site avec plaisir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *