Madame Bovary chez Rodolphe-partie2

Madame Bovary chez RodolpheIl était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train de fumer une pipe.
— Tiens! c’est vous! dit-il en se levant brusquement.
— Oui, c’est moi!… je voudrais, Rodolphe, vous demander un conseil.
Et, malgré tous ses efforts, il lui était impossible de desserer la bouche.
— Vous n’avez pas changé, vous êtes toujours charmante!
— Oh! reprit-elle amèrement, ce sont de tristes charmes, mon ami, puisque vous les avez dédaignés.
Alors il entama une explication de sa conduite, s’excusant en termes vagues, faute de pouvoir inventer mieux.
Elle se laissa prendre à ses paroles, plus encore à sa voix et par le spectacle de sa personne; si bien qu’elle fit semblant de croire, ou crut-elle peut-être, au prétexte de leur rupture; c’était un secret d’où dépendaient l’honneur et même la vie d’une troisième personne.
— N’importe! fit-elle en le regardant tristement, j’ai bien souffert! Il répondit d’un ton philosophique:
— L’existence est ainsi!
— A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour vous depuis notre séparation?
— Oh! ni bonne… ni mauvaise.
— Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter.
— Oui… peut-être!
— Tu crois? dit-elle en se rapprochant. Et elle soupira.
— O Rodolphe! si tu savais!… je t’ai bien aimé!
Ce fut alors qu’elle prit sa main, et ils restèrent quelque temps les doigts entrelacés, comme le premier jour, aux Comices! Par un geste d’orgueil, il se débattait sous l’attendrissement. Mais, s’affaissant contre sa poitrine, elle lui dit:
— Comment voulais-tu que je vécusse sans toi? On ne peut pas se dés¬habituer du bonheur! J’étais désespérée! j’ai cru mourir! Je te conterai tout cela, tu verras. Et toi… tu m’as fuie!…
Car, depuis trois ans, il l’avait soigneusement évitée, par suite de cette lâcheté naturelle qui caractérise le sexe fort; et Emma continuait avec des gestes mignons de tête, plus câline qu’une chatte amoureuse:
— Tu en aimes d’autres, avoue-le. Oh! je les comprends, va! je les excuse; tu les auras séduites, comme tu m’avais séduite. Tu es un homme, toi! tu as tout ce qu’il faut pour te faire chérir. Mais nous recommencerons, n’est-ce pas? nous nous aimerons? Tiens, je ris, je suis heureuse!… parle donc!
Et elle était ravissante à vcir, avec son regard où tremblait une larme, comme l’eau d’un orage dans un calice bleu.
Il l’attira sur ses genoux, et fi caressait du revers de la main ses ban¬deaux lisses, où, dans la clarté du crépuscule, miroitait comme une flëche . d’or un dernier rayon du soleil. Elle penchait le front; il finit parla baiser sur les paupières, tout doucement, du bout de ses lèvres. ‘ — Mais tu as pleuré! dit-il. Pourquoi?
Elle éclata en sanglots. Rodolphe crut que c’était l’explosion de son amour; comme elle se taisait, il prit ce silence pour une dernière pudeur, et alors il s’écria:
— Ah! pardonne-moi! tu es la seule qui me plaise. J’ai été imbécile et méchant! Je t’aime, je t’aimerai toujours!… Qu’às-tu? dis-le donc!
Il s’agenouillait.
— Eh bien!… je suis ruinée, Rodolphe! Tu vas me prêter trois mille francs!
— Mais… mais… dit-il en se relevant peu à peu, tandis que sa physionomie prenait une expression grave.
— Tu sais, continuait-elle, que mon mari avait placé toute sa fortune chez un notaire; il s’est enfui. Nous avons emprunté; les clients ne payaient pas. Du reste, la liquidation n’est pas finie; nous en aurons plus tard.Mais, aujourd’hui, faute de trois mille francs, on va nous saisir; c’est à présent, à l’instant même; et comptant sur ton amitié, je suis venue.
— Ah! pensa Rodolphe qui devint très pâle tout à coup, c’est pour cela qu’elle est venue!
Enfin, il dit d’un air calme:
— Je ne les ai pas, chère madame.
Il ne mentait point. Il les eût eus qu’il les aurait donnés, sans doute, bien qu’il soit généralement désagréable de faire de si belles actions: une demande pécuniaire, de toutes les bourrasques qui tombent sur l’amour, étant la plus froide et la plus déracinante.

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