Mon oncle Jules- partie2

Enfin l’oncle Jules avait notablement diminué l’héritage sur lequel comptait mon père, après avoir d’ailleurs mangé sa part jusqu’au dernier sou.
On l’avait embarqué pour l’Amérique, comme on faisait alors, sur un navire marchand allant du Havre à New-York.
Une fois là-bas, mon cncle Jules s’établit marchand de je ne sais quoi, et il écrivit bientôt qu’il gagnait un peu d’argent et qu’il espérait dédommager mon père du tort qu’il lui avait fait.Cette lettre causa dans la famille une émotion profonde. Jules, qui ne valait pas, comme on dit, les » quatre fers d’un chien, devint tout à coup un honnête homme, un garçon de cœur, un vrai Davranche, intègre comme tous les Davranche.
Un capitaine nous apprit en outre qu’il avait loué une grande boutique et qu’il faisait un commerce important.
Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait:«Mon cher Philippe, je t’écris pour que tu ne t’inquiètes pas de ma santé, qui est bonne. Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage dans l’Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te donner de mes nouvelles. Si je ne t’écris pas, ne sois pas inquiet. Je reviendrai au Havre une fois fortune faite. J’espère que ce ne sera pas trop long, et nous vivrons heureux ensemble…»
Cette lettre était devenue l’évangile de la famille. On la lisait à tout propos, on la montrait à tout le monde.
Pendant dix ans, en effet, l’oncle Jules ne donna plus de nouvelles, mais l’espoir de mon père grandissait à mesure que le temps marchait;et ma mère aussi disait souvent:
— Quand ce bon Jules sera là, notre situation changera. En voilà un qui a su se tirer d’affaire!
Et chaque dimanche en regardant venir de l’horizon les gros vapeurs noirs vomissant sur le ciel des serpents de fumée, mon père répétait sa phrase éternelle:
— Hein! si Jules était là dedans, quelle surprise! Et on s’attendait presque à le voir agiter un mouchoir, et crier:
— Ohé! Philippe.
On avait échafaudé mille projets sur ce retour assuré; on devait même acheter, avec l’argent de l’oncle, une petite maison de campagne près d’Ingouville. Je n’affirmerais pas que mon père n’eût point entamé déjà des négociations à ce sujet.
L’aînée de mes sœurs avait alors vingt-huit ans, l’autre vingt six. Elles ne se mariaient p s, et c’était là un gros chagrin pour tout le monde
Un prétendant enfin se présenta pour la seconde.Un employé, pas riche mais honorable. J’ai toujours eu la conviction que la lettre de l’oncle Jules montrée un soir, avait terminé les hésitations et emporté la résolution du jeune homme.
On l’accepta avec empressement, et il fut décidé qu’après le mariage toute la famille ferait ensemble un petit voyage à Jersey.
Jersey est l’idéal du voyage pour les gens pauvres. Ce n’est pas loin; on passe la mer dans un paquebot et on est en terre étrangère, cet ilôt appartenant aux Anglais. Donc, un Frarçais, avec deux heures de navigation, peut s’offrir la vue d’un peuple voisin chez lui et étudier les mœurs, déplorables d’ailleurs, de cette ile couverte par le pavillon britannique, comme disent les gens qui parlent avec simplicité.
Ce voyage de Jersey devint notre préoccupation, notre unique attente, notre rêve de tous les instants.

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