Un provincial à Paris – partie3

Cela avait été si subit, et cela n’avait à un tel point pas dérangé l’ombre peuplée, ni les grandes figures qui allaient et venaient dans la lumière, qu’Armand n’avait ni crié, ni bougé. L’horreur l’avait pris, l’horreur du machinal, de l’habituel évident de ce coup de botte. Les cheveux gris sur le macadam l’hypnotisèrent un instant, comme si un concept naissait péniblement en lui. Il avait une espèce de panique qui leretenait de toucher à cette loque vagissante et frappée. Les pesantes statures des flics s’éloignaient dans le bout de la rue des Bourdonnais. Ainsi, c’était ainsi?… La vie, et non pas le théâtre, la vie, le travail et la faim. Le jeune homme s’écarta brusquement de cette grotte à clochards pour regagner les lumières dépassant le grand magasin Citrons-Primeurs, pour gagner le carrefour qui abouche la rue des Halles, la rue du Pont-Neuf et la rue Berger. Ce n’était pas pleinement l’heure de la fièvre pour ce coin-là, et l’on pouvait y circuler encore à son aise devant les grands hangars noirs troués d’avenues, où se fait la Bourse des denrées, dans une espèce de courant d’air de chariots.
Là, dans une odeur écœurante de laitages, des maisons peintes l’accueillirent, rouges et vertes, Fromages, Fruits exotiques, et le bizarre Chien qui Fume, dont Armand avait entendu parler par Balzac et Dumas, l’entrepôt frigorifique, le bistrot qui s’appelle Au Tambour. Il en sortit un groupe de consommateurs à décrocher l’enseigne: bouchers vêtus de blanc, et maculés d’un sang brunâtre, parlant fort au-dessus de leurs épaules surhumaines. Des types en casquette se hâtaient en tous sens. Le long des Halles, dans le bout oriental de la rue Berger, au milieu des caisses à claire-voie, de la paille, des papiers entassés, près d’un camion arrêté dont la bâche amande pendait sur les têtes d’un rassemblement, un brouhaha qui durait se transforma soudain en clameur. Il y eut aussitôt comme un happement des passants à ce nœud sonore. De toutes parts on se mit à courir vers ce point. Le groupe des bouchers vira de bord, de petits coltineurs hâves lâchèrent leurs diables chargés de boîtes et de navets. Au centre lointain du groupe, quelque chose oscilla dans des sifflets stridents. Une lutte. On vit accourir de la rue des Prouvaires cinq ou six agents roulant sur leur bras leur pèlerine. Des cyclistes firent demi-tour sous la voûte des Halles. Armand suivit cette brusque volte-face et se trouva au coin de la rue des Halles, devant le Café Jean-Bart, où luisaient à l’intérieur le plomb du comptoir et les verres auprès d’un petit escalier tournant qui plongeait de l’étage dans la boutique.
Devant lui des femmes se plantèrent, dans leurs tabliers bleu sombre qui leur faisaient la taille ronde, et leurs voix éraillées traduisaient une inquiétude.

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