La dame en vert-partie2

Elle entre, un beau matin, par une des portes, comme tout le monde. Cependant, elle ne ressemblait pas à tout le monde: elle avait l’air d’un ange, d’une reine, d’une poupée. Elle n’était pas habillée comme les infirmières qui travaillent dans les salles, ni comme les mères et les femmes qui viennent visiter leur enfant ou leur mari quand ils sont blessés. Elle ne ressemblait même pas aux dames que l’on rencontre dans la rue. Elle était beaucoup plus belle, beaucoup plus majestueuse. Elle faisait plutôt penser à ces fées, à ces images splendides que l’on voit sur les grands calendriers en couleur et au-dessous desquelles le peintre a écrit: «la Rêverie», ou «la Mélancolie», ou encore «la Poésie».
Elle était entourée de beaux officiers bien vêtus qui se montraient fort attentifs à ses moindres paroles et lui prodiguaient les témoignages d’admiration les plus vifs.
— Entrez donc, Madame, dit l’un d’eux, puisque vous désirez voir quelques blessés. . .
Elle fit deux pas dans la salle, s’arrêta net et dit d’une voix profonde
— Les pauvres gens!
Toute la salle dressa l’oreille et ouvrit l’œil. Mery posa sa pipe; Tarris-sant changea ses béquilles de bras; ce qui, chez lui, est un signe d’émotion; Domenge et Burnier s’arrêtèrent de jouer aux cartes et se collèrent leur jeu contre l’estomac, pour ne pas le laisser voir par distraction. Poupot ne bougea pas, puisqu’il est paralysé, mais on vit bien qu’il écoutait de toutes ses forces.
La dame en vert alla d’abord vers Sorri, le nègre.
— Tu t’appelles Sorri? dit-elle en consultant la fiche.
Le noir remua la tête, la dame en vert poursuivit, avec des accents qui
étaient doux et mélodieux comme ceux des dames qui jouent sur le théâtre:
— Tu es venu te battre en France, Sorri, et tu as quitté ton beau pays, l’oasis fraîche et parfumée dans l’océan de sable en feu. Ah! Sorri! qu’ils sont beaux les soirs d’Afrique, à l’heure où la jeune femme revient le long de l’allée des palmiers, en portant sur sa tête, telle une statue sombre, l’amphore aromatique pleine de miel et de lait de coco.
Les officiers firent entendre un murmure charmé, et Sorri, qui comprend le français, articula en hochant la tête:
— Coco… coco…
Déjà la dame en vert glissait sur les dalles. Elle vint jusqu’à Rabot et se posa doucement au pied du lit, comme une hirondelle sur un fil télégraphique.
— Rabot, dit-elle, tu es un brave!
Rabot ne répondit rien; mais à son ordinaire, il gara ses yeux comme un entant qui craint de recevoir une claque.
— Ah! Rabot, dit la dame en vert, quelle reconnaissance ne vous’de-vons-nous pas, à vous autres qui nous gardez intacte notre douce France? Mais, Rabot, tu connais déjà la plus grande récompense: la gloire! L’ardeur enthousiaste du combat! L’angoisse exquise de bondir en avant, baïonnette luisante au soleil; la volupté de plonger un fer vengeur dans le flanc sanglant de l’ennemi; et puis la souffrance, divine d’être endurée pour tous; la blessure sainte qui, du héros, fait un dieu! Ah! les beaux souvenirs, Rabot!
La dame en vert se tut et un silence religieux régna dans la salle.
C’est alors que se produisit un phénomène imprévu: Rabot cessa de ressembler à lui-même. Tous ses traits se crispèrent, se bouleversèrent d’une façon presque tragique. Un bruit enroué sortit, par secousses, de sa poitrine squelettique et tout le monde dut reconnaître que Rabot riait.
Il rit pendant plus de trois quarts d’heure. La dame en vert était depuis longtemps partie que Rabot riait encore, par quintes, comms on tousse, comme on râle.
Par la suite, il y eut quelque chose de changé dans la vie de Rabot. Quand il était sur le point de pleurer et de souffrir, on pouvait encore le tirer d’affaire et lui extorquer un petit rire en disant à temps:
— Rabot! on va faire venir la dame en vert.

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