Carmen-partie2

picadorJe la laissai partir. Seul, je pensai à cette fête et à ce changement d’humeur de Carmen.Il faut qu’elle se soit vengée déjà, me dis-je, puisqu’elle est revenue la première. Un paysan me dit qu’il y avajt des taureaux à Cordoue. Voilà mon sang qui bouillonne et, comme un fou, je pars, et je vais à la place. On me montra Lucas, et, sur le banc contre la barrière, je reconnus Carmen. Il me suffit de la voir une minute pour être sûr de mon fait. Lucas, au premier taureau, fit le joli cœur, comme je l’avais prévu. Il arracha la cocarde du taureau et la porta à Carmen, qui s’en coiffa sur le champ. Le’taureau se chargea de me venger. Lucas fut culbuté avec son cheval sur la poitrine, et le taureau par-dessus tous les deux. Je regardai Carmen, elle n’était déjà plus à sa place. Il m’était impossible de sortir de celle où j’étais, et je fus obligé d’attendre la fin des courses. Alors j’allai à la maison que vous connaissez, et je me tins coi toute la soirée, et une partie de la nuit. Vers deux heures du matin Carmen revint, et fut un peu surprise de me voir.
— Viens avec moi, lui dis-je.
— Eh bien! dit-elle, partons!
J’allai prendre mon cheval, je la mis en croupe, et nous marchâmes tout le reste de la nuit sans nous dire un seul mot. Nous nous arrêtâmes au jour dans une venta isolée, assez près d’un petit ermitage. Là je dis à Carmen:
— Ecoute, j’oublie tout. Je ne te parlerai de rien; mais jure-moi une chose: c’est que tu vas me suivre en Amérique, et que tu t’y tiendras tranquille.
— Non, dit-elle d’un ton boudeur, je ne veux pas aller en Amérique. Je me trouve bien ici.
— C’est parce que tu es près de Lucas; mais songes-y bien, s’il guérit, ce ne sera pas pour faire de vieux os. Au reste, pourquoi m’en prendre à lui? Je suis las de tuer tous tes amants; c’est toi, que je tuerai.
Elle me regarda fixement de son regard sauvage, et me dit:
— J’ai toujours pensé que tu me tuerais. La première fois que je t’ai vu, je venais de rencontrer un prêtre à la porte de ma maison. Et cette nuit, en sortant de Ccrdoue, n’as-tu rien vu? Un lièvre a traversé le chemin entre les pieds de ton cheval. C’est écrit.
— Cannencita, lui demandai-je, est-ce que tu ne m’aimes plus?
Elle ne répondit rien. Elle était assise les jambes croisées sur une natte et faisait des traits par terre avec son doigt.
— Changeons de vie, Carmen, lui dis-je d’un ton suppliant. Allons vivre quelque part où nous ne serons jamais séparés. Tu sais que nous avons, pas loin d’ici, sous un chêne, cent vingt onces enterrées… Puis, nous avons des fonds encore chez le Juif Ben-Joseph. Elle se mit à sourire, et me dit:
— Moi d’abord, toi ensuite. Je sais bien que cela doit arriver ainsi.
— Réfléchis, repris-je; je suis au bout de ma patience et de mon courage; prends ton parti, ou je prendrai le mien.
— Tu aimes donc Lucas? lui demandai-je.
— Oui, je l’ai aimé, comme toi, un instant, moins que toi peut-être. A présent, je n’aime plus rien, et je me hais pour t’avoir aime.
Je me jetai à ses pieds, je lui pris less mains, je les arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur, tout; je lui offris tout, pourvu qu’elle voulût m’aimer encore!
Elle me dit:
— T’aimer encore, c’est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas. La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J’aurais voulu qu’elle
eût peur et me demandât grâce, mais cette femme était un démon.
— Pour la dernière lois, m’écriai-je, veux-tu rester avec moi? —Non! non! non! dit-elle en frappant du pied.
Et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée, et la jeta dans les broussailles.
Je la frappai deux fois. C’était le couteau du Borgne que j’avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois encore voir son grand œil noir me regarder fixement; puis il devint trouble et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m’avait dit souvent qu’elle aimerait a être enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l’y déposai. Je cherchai longtemps sa bague et je la trouvai à la tin. Je la mis dans la fosse auprès d’elle, avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu’à Cordoue, et au premier corps de garde je me fis connaître. J’ai dit que j’avais tué Carmen; mais je n’ai pas voulu dire où était son corps.

Ce contenu a été publié dans Histoires, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *